Facile à comprendre

Publié le samedi 6 novembre 2010

Il y a quelque chose d’amusant à voir à quel point, dans notre époque, certains mots suffisent à soulever de tumultueuses réactions. Prenons au hasard le terme de « décroissance » : aussitôt qu’on le prononce, se lèvent cent protestations plus ou moins amusées pour décrier cette lubie écologiste. Remarquez que, juste après les rires, on entend quelqu’un prononcer les termes « s’éclairer à la bougie » ou « se chauffer au feu de bois », tant il est connu que les écologistes sont les enfants de l’homme de Neandertal et n’aspirent qu’à retrouver le confort un peu rustique des cavernes, en se vêtant de peau de bêtes.

Pour ceux qui acceptent toutefois de considérer les choses sans préjugés, de réfléchir en dehors des sentiers rebattus et des dogmes, il existe quelque intérêt à réfléchir à la question.

Notre planète permet aux humains que nous sommes de disposer de deux types de ressources : les unes existent en quantité limitée, les autres en quantité illimitée.

Parmi les ressources limitées, on compte les sources d’énergie fossiles (charbon, pétrole, uranium) et les matières premières permettant de construire des biens matériels : en l’absence d’une politique efficace de recyclage des métaux, de l’aluminium et des matières plastiques, on ne peut pas construire des automobiles à l’infini ; et si on continue d’abattre tous les arbres de la forêt équatoriale sans promouvoir une reforestation responsable, il faudra se passer de meubles en bois exotiques. Les ressources illimitées (ou renouvelables) quant à elles nous sont offertes sans compter : le soleil en a encore pour un peu plus de quatre milliards d’années à nous envoyer ses rayons, le vent tourne autour de la Terre sans limite, et les végétaux repoussent avec bonhomie aussitôt qu’on les replante (et qu’on ne rencontre pas sur sa route une multinationale qui a breveté les semences pour empêcher les paysans de s’en servir, ou manipulé génétiquement les mêmes semences en vue de rendre ces plantes stériles et d’empêcher les mêmes paysans de s’en resservir d’une année à l’autre).

Or il se trouve que, par une étonnante propension dont il reste à interroger les causes, l’espèce humaine fait, depuis l’âge du fer, une consommation exponentielle des ressources non-renouvelables de la planète. Et que, dans le même temps, ladite espèce humaine n’a rien trouvé de mieux à faire qu’à ériger un modèle économique accroissant encore sa dépendance vorace aux ressources limitées : l’économie de marché. Laquelle repose tout entière sur un principe : la consommation. Et les choses sont ainsi faites que les hommes ont besoin de consommer chaque jour davantage pour faire tourner l’économie de marché. Cela s’appelle la croissance. En période de croissance, on est riche, donc on consomme puisqu’on nous a appris à le faire, donc on travaille pour produire les biens que le consommateur réclame, donc on s’enrichit puisqu’on travaille, et on est en mesure de consommer davantage, et on fabrique davantage de biens, et on pille la planète de ses ressources. En revanche, quand ça coince, la machine s’essouffle, le chômage augmente et les chômeurs devenus pauvres sont empêchés de consommer, donc la demande de biens décroît, la boutique ferme ses volets, la misère se répand, et le noir corbeau de la récession ravage les Bourses l’une après l’autre. L’économie de marché nous donne donc le choix entre la récession (qui augmente la pauvreté) et la croissance (qui pille les ressources limitées que la planète a mises à notre disposition – et particulièrement le pétrole dont l’usage aboutit par ailleurs à réchauffer le climat).

Nous, écologistes, considérons que ça vaut le coup de se poser la question de savoir si tout cela est bien raisonnable. Si on interroge l’avenir, on se dit que l’économie de marché telle qu’elle est pratiquée contient dans ses gènes sa propre perte : au train où vont les choses, on va dans le mur.

Dès lors, pourquoi ne pas se pencher sur quelques hypothèses de travail ? L’une d’elles se nomme donc « décroissance ». Laissons rire les rieurs, avançons : décroissance, simplicité volontaire, consistent à penser que la prospérité et le bonheur ne dépendent pas de la surconsommation et de la compétition que se livrent les entreprises, les Etats, dans cette escalade morbide. Peut-être un autre mode de vie est-il envisageable, reposant davantage sur du lien social et des échanges de type court : consommer les pommes de Hesbaye plutôt que celles du Cap, prendre ses vacances dans le Cantal plutôt qu’au Brésil, importer une éolienne fabriquée en Allemagne plutôt que de l’uranium extrait au Niger (sur lequel par ailleurs la population locale ne touche pas le moindre dividende), et promouvoir l’emploi dans des secteurs qui soutiennent une vision à long terme : infrastructures sociales, technologies durables dans les domaines de l’énergie, de la construction ou de la mobilité, entretien et protection des écosystèmes … A ce titre (consommation de biens et de services produits localement, enrichissement du tissu social et associatif, citoyenneté), la Commune peut devenir un lieu particulièrement concerné par ce déploiement d’une économie nouvelle. Peu importe le sacro-saint dogme de la croissance à tout prix, si l’on trouve son bonheur, sa richesse et son épanouissement d’une autre façon.

L’économie de marché s’est hissée au rang d’une religion devant laquelle s’agenouillent des milliards de pratiquants. Une religion morbide réclamant un tribut exorbitant, le sacrifice de la planète et de l’humain. Il est peut-être temps de réfléchir à la plus intelligente façon de renverser cette idole.
Xavier Deutsch,
pour la locale ECOLO

Amalgame N°45 page 25